Un terme en deux temps

— Je n’ai pas le temps !
— Mais madame, c’est juste un papier à remplir !
C’est toujours « juste » ! Mais accumulés, ils noircissent mes soirées.
Johanna sort du musée sans laisser son mail pour la prochaine exposition. Elle regarde sa montre sans cesse, le temps presse avant la fin de sa pause déjeuner. Elle traverse d’un pas rapide la rue Ricard du centre-ville de Niort. Ses deux mains enveloppent son ventre rond pendant que son esprit vague à son rendez-vous après le travail. Johanna signe un contrat important aujourd’hui. Elle arrive à La brasserie, le Murier. Le chef de cuisine, Louis, est un ami. C’est un ancien rugbyman professionnel qui transforme les aliments en voyage gustatif au plus grand plaisir de Johanna.

Elle ouvre la porte battante et découvre son petit ami Julien. Il est assis à une table sur laquelle il tapote la carte des menus au rythme de son impatience. Sa présence est inattendue mais Johanna s’habitue à ces surprises sans saveur servies sous cloche. Il la surveille en permanence.
Elle regarde le visage de Julien qui l’a séduite dans le passé. Mais ce beau brun aux yeux bleus se transforme au fil du temps en nuage gris, pris dans les courants d’air froid.

— Tu es en retard. Ça fait 35 minutes que tu as débauché. Où étais-tu ?
— Il n’est question d’aucun retard puisque nous ne devions pas manger ensemble.
— Je laisse mon chantier en plan, je fais la route, j’attends des heures et tu ne vois rien !
— Je ne t’obliges à rien. Je sais que tu as appelé ma collègue ce matin pour connaître mon planning.
— N’importe quoi. Ce matin, j’ai eu un accident car je n’arrête pas de penser à toi mais tu ne vois rien. Ouvre les yeux !
— Tu as l’air d’aller très bien pour une victime de la route…Imaginaire sans blessure et sans voiture.

Un serveur apporte des tapas sur lesquels Julien se précipite avant de les engloutir avec une indélicatesse à faire grincer les dents des gastronomes. Sa posture avachie et le ton désinvolte gênent Johanna qui cède à la jalousie et aux mensonges. Elle lui annonce qu’elle est passée au musée.

— Tu perds ton temps dans ces vieux trucs. Si tu y vas pour le gardien à l’entrée, tu n’es pas son genre.

Johanna est prise d’aigreurs d’estomac et d’une douleur en bas du ventre. Louis l’observe à distance. Il retient sa colère et s’empresse de préparer la salade césar de Johanna. Il n’a jamais approuvé cette relation nocive.
— Et ton autre chéri en cuisine, il attend quoi pour nous servir ?

Johanna ne répond plus. Le repas se termine dans une ambiance pesante. Elle rejoint ensuite avec soulagement son cabinet d’expertise comptable. Elle voit défiler tous les chiffres qui l’entourent : financiers, des années, d’aménorrhée… Quelle était la probabilité de rencontrer un homme aussi incalculable ?

Elle quitte son poste à 16h00 et se dirige vers le Marais poitevin. Le trajet de 20 minutes lui semble interminable. Elle se gare dans l’avenue principale de Magné et décide de continuer à pied pour longer les quais. Elle descend de son véhicule et aperçoit une Peugeot 307 grise. Cette fois ce n’est pas une coïncidence se dit-elle. C’est la troisième fois cette semaine que ce véhicule apparaît lors de ses déplacements. Elle ne parvient pas à identifier le chauffeur et décide d’envoyer un message à Louis. Les crampes lombaires s’intensifient. Elle marche jusqu’au portillon en fer qui donne accès à un parc. Le loquet de sécurité force et elle ne parvient pas à garder son calme pour l’ouvrir. Elle se coince les doigts mais continue ses pas sans se retourner. Elle souffle sur sa main droite pour calmer la douleur et retrouver son agilité pour signer.

Elle aperçoit enfin la propriété Jacques Dutant. C’est un hameau de cinq logements entièrement clos de murs. Johanna s’approche du portail et tape le code à 4 chiffres qu’on lui a remis par téléphone. Elle ajuste sa tunique et se dirige vers une pergola à proximité de la Sèvre. Un ponton prolonge la vue sur les marais arborés. Quentin Mailan, un homme en costume à la posture soignée attend Johanna. Elle le salue timidement, et fuit son regard, anxieuse. Ils se connaissent.

Johanna envoie un message à son ami Louis afin de détourner son attention de Quentin. Louis est occupé à intercepter le conducteur de la 307 grise et ne peut prolonger l’échange. Il en profite pour rappeler à Johanna qu’elle doit impérativement parler à Quentin. Mais Johanna reste silencieuse.

Au même moment, Quentin s’empresse de préparer le contrat sur une vieille table en bois. Johanna doit rentrer à des heures précises sous peine de subir un interrogatoire par Julien. Au moindre retard, il provoque des conflits mêlant une violence verbale à la colère. Il disparaît ensuite pour ses virées nocturnes afin de rejoindre ses conquêtes. Les journées de Johanna s’évanouissent dans une solitude immuable où ses pensées de défiance divaguent. Elle ne s’est jamais sentie aussi seule. Elle s’efforce de garder un sourire de complaisance, qu’elle surnomme la présomption du bonheur.

Johanna s’avance sur le ponton, les reflets de lumière à la surface de l’eau en mouvement lui font l’effet d’un kaléidoscope vivant. Quand soudain, elle aperçoit une tige flottante. Elle se penche pour saisir les deux feuilles à l’extrémité.

— Ça y est, je l’ai ! s’écrie Johanna.
Elle vient de trouver un jeune noyer, l’arbre de la mémoire du temps. Les deux coquilles de la noix entourent ses racines germées. Elle aimerait être protéger ainsi.
— Pourrai-je le planter ici pour la naissance du bébé ?
— Fais ce que tu veux. C’est ta maison maintenant !

Johanna reçoit un nouveau message de Louis « Tu dois lui parler. Une phrase brève et efficace ». Johanna s’exécute aussitôt aux bons conseils de son ami.

— Quentin. Nous nous sommes quittés en mauvais termes l’été dernier. Le temps d’un nouveau terme approche. Tu vas être papa.

Partager:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Back to Top