Un reflet indélébile

Demain, je pars respirer l’air libre. C’est décidé, j’affronte le monde extérieur. Derrière cette dernière nuit, les ennuis seront de vieilles compagnies.
Mes paroles cachent néanmoins un optimisme forcé qui m’empêche de dormir. Je saisis le miroir dans le tiroir de mon chevet. Je ne résiste pas à ces expressions par réflexion mais le plaisir de se mirer est une apparence trompeuse. En réalité, ces surfaces polies de verre me tiennent prisonnière d’une peur dont je ne peux me défaire.
Je surveille en permanence l’absence d’imperfection douteuse sur le nez dont la forme en relief est une cible parfaite. La dernière intervention a laissé une cicatrice aux contours rouges. Elle me gêne et me rappelle les raisons de cette lésion.

La sonnerie du téléphone m’interrompt « Maman, n’oublie pas de penser à deux choses positives avant de t’endormir ». Je souris et repose le miroir. Le message de ma fille laisse aussitôt l’apaisement rejoindre mon sommeil.
Ni rien ni Personne ne s’invite dans mes pensées jusqu’à 6h30. Je me lève. Premier geste du matin, un miroir à la main. Je m’approche au plus près et retiens ma respiration pour ne pas embuer le miroir. Le reflet matinal réveille le mal. Une pression mentale actionne déjà la prochaine halte de scrutation.

Je descends l’escalier en bois qui éveille ses sonorités aigres sous mes pas. Le miroir du palier parade dans son cadre à larges bords cérusées. Je l’ignore et je rejoins la cuisine dont la faible lueur et les saveurs réconfortantes du petit-déjeuner dissipent mes angoisses. Mon esprit vagabonde au son de la chaîne musicale à la télévision « Quelles seraient les paroles et la mélodie associées à mes journées ? »
La musique joue avec les temps, comme l’horloge à cet instant qui bascule la grande aiguille sur le sept et me bouscule en urgence.

Je longe le couloir et effleure du regard les quatre miroirs sans céder à la distraction. J’entre dans la salle de bain, face à la vitre teintée indécemment large de deux mètres. Je résiste encore mais la pause obsessionnelle m’appelle.
Les troubles de l’aura visuelle apparaissent, mon rythme cardiaque s’accélère. Je m’approche comme un aimant sur ce plan métallique recouvert de verre. Je pense à mes proches qui me soutiennent avec une sensibilité et une dérision exquise. Je m’évade dans le souvenir de leurs paroles et laisse mon sourire refléter les traits de la quarantaine. N’est-ce pas plus amusant de regarder des ridules qu’une petite cicatrice ridicule ?
Je tourne le dos au miroir et procède au soin quotidien sur le bout du nez. Cinq minutes de massages circulaires.
Je termine avec mon chapeau à large bord. Il me déguise en guise de protection solaire et relationnelle.

Je prends la route. J’imagine mes tourments défiler sur le bas-côté comme tous ces lendemains illusoires sans noir. Je ne veux plus céder à ces douleurs mais accéder à un esprit libéré sans apnée lorsque je me regarde. Ce contrôle du souffle est devenu habituel pour chaque mouvement du quotidien. Je m’oblige plusieurs fois par jour à réguler l’air inspiré.

J’arrive sur le parking du centre clinical. Je pivote le rétroviseur central afin de retirer l’excès de crème solaire. Je détecte déjà les surfaces vitrées de l’arrêt de bus, des véhicules ou encore la façade du bâtiment.
Je me présente à l’entrée porte C. Je patiente avec le journal Le Point jusqu’à l’arrivée du médecin. Une légère tension en haut de la cloison nasale me lance. Je ressens le soulagement d’une prise en charge et l’angoisse d’une prise en otage. Est-ce bien ma dernière visite cette fois ?

Le docteur Joly est chirurgien esthétique. À la veille de ses 64 ans, il veille à une éthique médicale remarquable. Il m’examine, prend une photo de la cicatrice à joindre au dossier et maquille mon nez. Il me confirme les résultats de la dernière intervention.

— Vous êtes guérie et pouponnée pour sortir. Qu’attendez-vous pour vous regarder ?
— Non merci. Je me regarde déjà en permanence.
— Le responsable de votre souffrance ne peut sûrement pas en dire autant !
— Mais je n’éprouve aucun plaisir à fixer cette cicatrice sur mon nez.
— Remettez-vous en cause mes talents de chirurgien ?
— Non ! Vous ne comprenez pas.
— La cicatrice est une marque de votre passé. Celui-ci vous effraye, c’est un syndrome normal. Tout va bien !

Ah non, tout ne va pas bien !
— J’ai abandonné, je n’ai plus de travail, mon profil n’intéresse pas, mes projets manquent de souffle, je vis dans l’angoisse d’une récidive et…
— Et vous n’osez plus mettre le nez dehors ! C’est tout ? Tout cela est pure futilité. Réjouissez-vous d’avoir quitté votre travail. Vous avez bien fait de fuir votre chef, l’auteur de ce stress, de ces démangeaisons sur votre visage ayant provoqué un cancer de la peau.

Le Docteur Joly prend mon miroir et un crayon noir. Je me retourne vers la vitrine dans laquelle les encyclopédies s’empilent en édifice du savoir. J’aperçois mon nez en pensant aux derrières paroles du Docteur.

Après quelques minutes, le Docteur Joly me tend mon miroir à clapet. Il a dessiné une femme, enfermée dans ce cadre noir. Chaque organe sensoriel est surligné de contours épais : les yeux, la bouche, les oreilles, la main et le nez. La forme de la cicatrice est représentée par le chiffre 1. « Elle se voit comme le nez au milieu de la figure » commente le Docteur Joly en souriant.
Mon nez n’est pas légendaire comme celui de Cléopâtre, de Cyrano ou encore Pinocchio mais il n’est pas là pour plaire. Il respire et me rappelle les signes de l’expérience. Cette empreinte n’est plus un chagrin mais un nouveau tremplin.

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2 Comments

  1. Bonjour Lolita, ex participante de l’ELS, je tombe sur ton blog grâce aux blogs de mes anciens camarades que je suis. Je ne suis pas certaine de t’avoir déjà lue, mais j’ai accroché tout de suite à ton style littéraire, tes jeux de mots, et ton sens de la musicalité. J’avoue aimer écrire de cette manière aussi, et m’amuser avec la langue française.

    Bref, une histoire très bien dépeinte, menée habilement du début à la fin, je ne sais pas quelle était la consigne ou si elle ne vient pas d’une consigne du tout, mais en tout cas, je reviendrai te lire avec plaisir.
    Belle journée à toi. Sabrina.

    • Bonjour Sabrina,
      Merci Beaucoup pour cet agréable message !
      Le réseau ELS est formidable pour les rencontres et le partage de lectures. Je suis allée visiter ton blog. Il est très vivant et reflète ta personnalité et tes textes…Bravo !
      Concernant « un reflet indélébile », c’est bien un texte qui répond à une consigne : poursuivre une nouvelle commançant par « Demain, je pars… »
      J’arrive à la fin de la formation, l’occasion prochainement de nourrir mon blog et prendre plus de temps pour visiter d’autres blogs !
      À bientôt…pour de nouvelles lectures et pourquoi pas des inspirations partagées.
      Très bonne soirée à toi,
      Lolita

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