Un esprit alambiqué

Mes pensées me tirent du sommeil. Je regarde Sarah dormir, je l’embrasse avant de partir. Je pense à notre mariage, nos promesses, je me sens grotesque. Je n’ai pas le courage de lui annoncer ma double vie professionnelle. Officiellement, je suis thérapeute au centre alcoologie. Ma priorité est d’accompagner, soigner ces hommes et ces femmes face au fléau de l’alcool. De la dégustation à l’addiction, le grand cru en crue bouleverse des vies sur son passage.
Seulement, mes fonctions récentes à la direction sont devenues inéluctablement l’ennemi de ma vocation. La proximité avec mes patients disparaît. Ma blouse blanche reste au placard au profit d’un costume à la gloire posthume. Je brasse des données administratives, je paraphe et signe des dossiers comme un automate.

Je dois ces journées interminables à Sarah. Elle a insisté pour que je prenne ces responsabilités au centre. J’ai cédé. Elle n’est pas dans un dévouement pour les autres. Un héritage parental porté sur un égoïsme ardent où l’argent et les apparences gouvernent par le « moi je ». Je pense souvent que ses valeurs sont ailleurs, qu’elle aimerait au fond d’elle quitter cette empreinte abusive du paraître. Elle n’osera pas l’avouer par peur de décevoir ses parents.

Le vendredi, elle ne travaille pas. Elle reçoit toujours ses collègues tirés par quatre épingles autour d’un cocktail dînatoire. Le salon se transforme en buffet royal. Sarah arrange ses fleurs dans un vase pendant que l’empreinte de mes bottes s’enfonce dans la matière organique en bord de rivière. Je m’échappe souvent une heure à la pêche avant de troquer mes cuillers avec l’argenterie des grandes soirées. À mon retour, la même question : Quel cadre supérieur sera tiré au sort pour me dérouler en boucle ses stratégies commerciales ? Je déteste ces soirées.

Depuis deux ans, je m’éloigne de ma vocation pour une passion dans le domaine viticole. Le Cognac raconte une histoire dans un paysage bucolique auquel je ne peux résister.
Sarah s’oppose à ma reconversion, tout ce qui se rapporte de près ou de loin à un raisin est source de pépins. Elle préfère la notoriété du thérapeute Cariare. Un directeur est plus prestigieux qu’un viticulteur en tracteur. Alors je lui mens comme un adolescent cherchant à retrouver en cachette ce qui m’anime.

J’aménage mon emploi du temps pour travailler deux à trois fois par semaine à la propriété De Lormay. J’offre mon temps à Henri et Marie en échange de mon secret préservé. Sarah ne voit rien, elle est bien trop préoccupée par ses marchés immobiliers. La campagne de distillation est en revanche une période compliquée et source de suspicion. Mon planning est tiré par les cheveux mais je m’en sors. J’invente des urgences au centre afin de maîtriser mes absences sans réticence. J’utilise également les réseaux numériques, une véritable porte des étoiles pour marquer et masquer ma présence en tout lieu et tout moment.

Aujourd’hui, j’arrive à la distillerie à 15h00. J’entre par l’atelier pour retirer mon costume. La porte de la salle de détente est entrouverte. Mes jambes s’articulent lentement comme un funambule sur un fil. J’entends Marie à voix basse avec son amie Lydie. Les deux retraitées sont assises autour de la table en chêne sur laquelle repose un chandelier en bronze. Marie est bienveillante, souriante et hypersensible aux sons.

— Ne reste pas derrière la porte Léo. Entre !
Ma peau tire sur le rouge jusqu’à la racine des cheveux. Je signale ma présence timidement.
— Au fait Léo, Sarah a appelé pour nous inviter vendredi soir.
Sarah ne m’a pas informé. De toute évidence, elle cherche l’effet de surprise.
La sonnette d’alarme est tirée. Au moindre doute, elle m’obligera aux pires révélations ignorées par ma propre conscience. Mon angoisse monte. Pourquoi les a-t-elle invités ?
Marie estime que ce silence est ridicule et ne mérite pas de telles tortures cérébrales. Je me retire, elle insiste pour me retenir. Elle aime titiller mon esprit.

— A force de tirer sur la corde, tu finiras rongé de l’intérieur !

Sa voix traverse le couloir. Je ne réponds pas. Je longe les alambics, j’admire leur forme arrondie laissant diffuser les arômes par ces serpentins de cuivre. Je suis fasciné par ce labyrinthe de chauffe à travers lequel un vin blanc se transforme en un véritable liquide d’art.

J’approche la cuve « Colette ». Henri s’amuse à surnommer les cuves à vin. Colette est un hommage à sa belle-mère, une personnalité capricieuse et austère. Aucun stagiaire n’assure la maintenance de la cuve Colette. Son accès difficile demande une certaine dextérité. Les règles de sécurité sont primordiales à cause du dioxyde de carbone, un gaz inodore émanant de la fermentation du vin. Je tire le tuyau d’arrosage et entre dans la cuve à vin pour la nettoyer. Je ne cesse de penser à Sarah, à ce repas vendredi soir. Et si Henri et Marie vendaient la mèche ?

À cet instant précis, suite à cette question, tout s’arrête. Je perds connaissance. Je ne sens ni ne ressens plus rien. Henri fait son traditionnel tour de garde. Il aperçoit le tuyau à la sortie de la cuve et se penche pour regarder à l’intérieur. Je suis assis contre la paroi de la cuve, les yeux ouverts avec pour unique vision, le néant. Je suis paralysé, intoxiqué au dioxyde de carbone. Le protocole d’aération a échappé à ma vigilance. C’est une faute grave voire irréversible. Je tiens le tuyau d’arrosage, point fermé, sans possibilité de m’en défaire.

Henri tire mon corps raide et inanimé. L’entrée trop étroite rend la manœuvre délicate. Il appelle immédiatement les secours ainsi que Sarah. Au réveil, c’est le trou noir. Je vois le visage de Sarah, son regard empli de larmes où se mêlent inquiétude et colère. Elle maintient l’invitation d’Henri et Marie demain soir en évoquant une annonce particulière. Encore un mystère à se mettre la tête à l’envers. Et quand elle quitte la pièce, je pense à Colette. Sûr que mon cœur va se faire presser comme un raisin.

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