Pic de coeur

Papa me manque. Au moment de ma vie où j’ai besoin de lui pour mon orientation, il n’est pas là. J’arrive aux Lacs de Consaterre après 3h30 de marche. Je rejoins maman sur un rocher et laisse le poids de mon corps reposer sur mon sac à dos. Crac !
— Au pire c’est ton maquillage. Au mieux, ton téléphone, ironise maman à voix basse.
— Au mieux ? Elle plaisante j’espère. La fin de la randonnée sera un véritable calvaire si je ne peux rien publier sur Snapchat.
J’ouvre mon sac, le bouchon de ma gourde a cédé. Les photos de papa et maman sont noyées, bien que leur couple soit naufragé depuis longtemps.
Maman a confectionné ce mini album avec cinq petits supports photo fixés à des carrés de tissu en patchwork. Elle voulait que ce doudou me suive partout, qu’il tombe à pic en cas de hic. C’est réussi, je l’ai toujours sur moi. Les coutures sont grossières mais ça tient. Maman n’est pas très douée en couture et je ne comprends pas qu’elle puisse faire des choses aussi désastreuses avec ses mains.

Son truc, ce sont les mots. Elle glisse des post-it dans mon agenda. Le dernier « peu importe où tes vœux te mènent, nous mettrons tout en scène ». Ils légendent ensuite mes photos sur le mur. Chez Maman, les clichés en bord de mer dominent. Chez papa, les paysages rocheux occupent l’espace. Il est guide de montagne. Avec l’un je rame, avec l’autre je grimpe, dans tous les cas c’est l’aventure.

Maman attrape le doudou et le secoue comme un panier à salade pour chasser les gouttes d’eau. Elle me raconte souvent des histoires en tournant les photos comme un livre. Je les connais par cœur et je suis fière d’être avec eux sur certaines photos, même si on ne me voit pas dans le ventre de maman.

Sur la première photo, ils sont au Pic de Tramezaygues. Le jour de leur rencontre. L’ascension est raide, les sentiers ni balisés ni tracés s’improvisent par le couloir central comme unique accès. Ils sont dos à dos et regardent déjà dans des directions opposées. Au retour, ils sont encordés, ça ne plait pas à maman, elle sent la corde tendue entre eux. Elle saute le premier dénivelé et se brise la cheville. « Si elle s’était cassée une jambe », elle aurait peut-être compris que la relation avec papa serait pure désolation. Ils ne se détestent pas, ils aiment le silence de leur distance. Ils ont juste besoin d’être unis pour vivre leur rôle parental.

Sur la deuxième photo, ils sont assis en haut d’un tobogan aquatique. Ils se tiennent la main avant la vertigineuse descente. Maman ne sait pas encore qu’elle est enceinte. Elle ferme les yeux, et comme toujours, plus elle a peur plus elle fonce.

Sur la troisième photo, une descente sur une grande tyrolienne. Ils aiment les sensations fortes. Leurs membres et leur expression sont en parfaite harmonie. Un rare moment.

Les Lacs de Consaterre se dévoilent sur la quatrième photo, derrière le pâturage sauvage à 2344 mètres d’altitude. La vallée d’Aure se réveille, les cimes des montagnes s’étirent sous la chaleur douce et réconfortante du soleil levant. On voit à peine le visage de maman, camouflé d’une écharpe et d’une capuche où quelques mèches de cheveux sortent en bataille. Entre les nausées et les petits tiraillements, elle se souvient encore du 6 Août 2004.
Consaterre est notre randonnée annuelle, le même paysage si familier et pourtant si différent à chaque fois. Peut-être est-ce mon regard qui change, je ne sais pas.
Ce que je sais en revanche, c’est que papa n’est pas là cette année. Je ne peux m’empêcher de lui dire ce que je ressens à travers cette photo. Il tient un bâton de marche et porte un sac à dos deux fois plus gros que lui. Il est fort papa mais il ne sait pas discuter et il tient rarement ses promesses. Il est comme ça, papa !
Je lui en veux de ne pas être là pour m’aider dans mes vœux. Tout est confus, je ne sais plus, je suis perdue.

Les photos de nous trois disparaissent lorsque leur relation arrive au sommet des désaccords. Maman quitte papa à 7 mois de grossesse. La vie à deux ce n’est pas pour lui. Il est comme ça, papa !

Sur la cinquième photo, Papa fait un passage éclair à la maternité. Il me tient comme une pépite d’or. Les trois années suivantes, il brille par son absence. Il est comme ça, papa ! Il ne voit pas le temps passer.

Sur la sixième photo, je suis sur un nuage dans ma chambre. Encore une création surprenante de maman. Je voulais acheter un nuage, elle m’a vendu du rêve. Elle m’emmenait au parc accrobranche pour que je monte au pic de mes rêves. Je grimpais, avançais, et passais d’un point A à un point B, sanglée sans savoir ce qui m’attendait après. Je choisissais le parcours des « P’tits écureuils ». Le plus facile.

Pourtant, à 4 ans, je me surprends à monter sur le toit de la maison. Les maçons ont oublié l’échelle. Maman arrive en levant les bras au ciel. Veut-elle décrocher un nuage ? Elle me demande de m’asseoir sur les tuiles et improvise un spectacle pour m’approcher sans crainte. Je revois l’image de maman, danser et raconter des histoires. Elle monte enfin à l’échelle et salue son public avant de m’attraper d’un geste vif. Arrivées en bas, le spectacle des remontrances anime le deuxième entracte.

Finalement, avec ou sans photo, mes parents parviennent à nourrir mes souvenirs et à me transmettre le meilleur du moins pire.
Nous rangeons soyeusement la doudou-photos et préparons notre retour vers Saint-Lary, lorsqu’un randonneur arrive au loin.

— Alors les filles, on médite en altitude ?
Papa est toujours là où on ne l’attend pas ou plus. Et inversement. Il est comme ça, papa ! Il me tend une enveloppe sur laquelle est inscrit « Les décisions du cœur se prennent toujours en hauteur ». À l’intérieur, je découvre un pêle-mêle de mes rentrées scolaires, ainsi qu’un passeport et une photo du Colorado. Je vais étudier à l’étranger. Maman s’empresse de trouver des idées pour un deuxième support photo. J’ai hâte de découvrir sa nouvelle création bizarroïde.
—Vous êtes prêtes pour la photo du nouveau départ ? Dîtes Piiiiiiic !

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2 Comments

  1. Très beau texte chère Lolita ! Très touchant avec son leitmotiv :« il est comme ça papa ». Qui en dit long sur les états d’âme de la fillette. Comme souvent ton texte dégage une poésie qui t’es bien personnelle et qui signe ton style. Merci pour ce beau moment de lecture. A bientôt te lire encore. Bon week-end à toi.

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