Noël au vaisselier

C’est le réveillon de Noël, je vais me cacher en attendant papa mais ce soir, il tarde à rentrer. Je me glisse sous le vaisselier du 18ème siècle où la taille de mes 6 ans effleure le piètement aux lignes courbées. C’est le meilleur endroit auprès du sapin dont la robe pyramidale, les bras ornés de joyaux et son arôme boisé offrent une musicalité féérique. Il veille sur moi et s’apprête à accueillir mes souhaits. Mon regard s’oriente vers la crèche à quelques centimètres. La douceur des couleurs, la rondeur et le scintillement des décorations m’emmènent au-delà de la réalité. Je ferme les yeux et imagine le paysage d’un dessin animé où le roi des forêts m’ouvre sa porte. À l’intérieur, des livres dansent sur une étagère en spirale et de nombreuses horloges tapissent le tronc. Leurs mécanismes me fascinent et absorbent mon attention. Je n’apprécie pas la lumière du jour ni les grands espaces. L’ambiance de Noël tamise mes angoisses avec les bougies et ces longs fils lumineux munis de lampes à collerettes. Chaque année, papa répare la guirlande comme un luminaire nécessaire à notre imaginaire. Il cherche l’ampoule clignotante, enveloppe un fil dénudé. Il ne jette rien. Ma mère prépare le repas, ma sœur cadette décore la table lorsque la sonnerie du téléphone frappe son timbre strident. J’entends maman grommeler, ne voulant pas quitter son tablier ni les crabes à émietter. Elle répond sur un ton exaspéré mais rapidement, l’appel prend une autre tournure. Ses mots deviennent aussi friables que la croustade d’un vol-au vent, je ne l’ai jamais entendu avec une voix aussi tremblante. — Répondez-moi, comment va-t-il ? répète-t-elle Un silence s’installe pendant qu’elle note des informations sur un carnet. Ma sœur s’allonge sur le carrelage à mes côtés, nos pensées transpercent nos regards d’inquiétude. Quelque chose de grave est sûrement arrivé. Papa devait rentrer plus tôt le 24 décembre. Il est chauffeur livreur de bouteilles de gaz et parcourt quatre départements chaque semaine. Les tournées obéissent à une flexibilité horaire pour s’adapter aux clients. Je ne connais jamais son heure d’arrivée mais je me cache et l’attends. Dès qu’il entre dans la maison, il masque sa fatigue, commence à me chercher et nous courrons ensuite dans le couloir pour extraire notre joie de nos esprits amusés. Maman raccroche et actionne aussitôt les touches du téléphone à roulettes pour appeler ma sœur aînée. Elle a 20 ans, juste mariée avec Philippe, ils vivent à quelques mètres de la maison. — C’est maman. Ton père a des ennuis. Viens tout de suite garder tes petites sœurs. Elle s’approche de nous, son visage blême ne peut esquiver sa peine. — Les filles, je dois aller chercher papa. — Il a eu un accident ? demande ma sœur. — Non, ne vous inquiétez-pas. Papa va bien. Nous allons vite revenir. En attendant, préparez les truffes avec votre grande sœur. Soyez sages ! Nous inclinons la tête, loin de l’esprit de fête. Maman prend la route sous le mauvais temps accompagnée de Philippe qui est garagiste et amateur des circuits automobiles. Ma grande sœur tente de me faire sortir de ma cachette mais je reste muette. Papa me manque. Il avait déjà vécu Noël loin de la maison lorsqu’il était militaire. Il connaissait la distance et ses souffrances mais il savait toujours marquer sa présence avec des lettres, des photos et sa bonne humeur. À cet instant, je me sens seule et abandonnée. Mes sœurs poursuivent leurs efforts et glissent des crayons feutres et du papier pour me distraire. Je commence à écrire sur une page blanche puis sur les reliefs du papier peint au mur ainsi que sur le fond du vaisselier. Je sors la tête vers le pied du sapin. Les lumières percent à travers les aiguilles comme les étoiles à travers le feuillage en été. Les heures s’écoulent, la longueur du temps s’évanouit dans mes pensées pendant que mes sœurs dorment sur le canapé. Je trouve enfin le sommeil, toujours sous le buffet secret lorsque je sens la main de papa sur mon visage qui réveille immédiatement mon sourire. Ses yeux noisette pétillent à nous inviter autour de la table et attendre la traditionnelle histoire de Noël racontée par papa. Ce soir, nous découvrons les raisons de son retard. Il roulait dans le nord du département, la route était glissante. Une voiture s’est déportée sur sa voie, allant percuter un arbre avant de s’embraser. Papa n’a pu maîtriser le camion, s’immobilisant dans le fossé. Il a évacué le conducteur et éteint le feu grâce à l’extincteur du camion. Le conducteur a passé la nuit du réveillon à l’hôpital, loin de sa famille mais il est sauvé. Quelques semaines plus tard, Papa recevra une carte de remerciements. Nous réveillonnons très tard. Même maman, fidèle aux principes disciplinaires, laisse l’espace-temps nous imprégner de ce plaisir simplement vivant. Dès le lendemain, elle appelle nos grands-parents pour annuler le repas de famille. C’était une première. Il me reste à lui annoncer mes graphismes abstraits sur le mur et le vaisselier. Mais je préfère attendre l’ouverture des cadeaux ou un autre moment. Le 24 décembre 2020, ma silhouette ne me permet plus de me faufiler sous le vaisselier et le contexte sanitaire ne me permet pas de réveillonner avec mes parents. Les cachettes n’en sont pas moins oubliées puisque nous sommes tous cachés chez nous pour ne pas que la covid nous trouve. Ce Noël ne ressemble pas aux précédents mais il nous rassemble avec de nouvelles histoires, transformant les douleurs en douceur. Mes parents recevront cette histoire par correspondance pour qu’un Noël caché ne soit pas gâché. Maman se penchera ensuite sous le vaisselier pour découvrir, enfin, mes œuvres de 1986.
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