Le moulin fraternel

Nous étions impatientes d’aller au lavoir avec ma sœur. Les vacances chez nos grands-parents nous libéraient des règles strictes à la maison.
Nous passions nos matinées chez Mimi Masteau, une institutrice à la retraite. Elle transformait les devoirs en leçons féériques. Je la regardais comme un personnage de mes livres du soir dont les paroles racontaient sans cesse une histoire.
Ma sœur préparait sa rentrée au CM2 pendant que j’explorais mon cahier de cours préparatoire. Mais j’étais davantage captivée par la coupelle sur la table ronde dans laquelle les confiseries se reflétaient dans mes pupilles pour régaler mes papilles.

Nous partions à l’heure du déjeuner. Mimi Masteau agitait la clochette au portillon pour signaler notre arrivée à nos grands-parents. Nous avions juste à traverser la rue.
Ce jour-là, mamie Marie était encore à la poterie avec tante Modeste. On rejoignit papi Mile à son atelier qui fabriquait des tonneaux et des petits baquets. Nous ramassions les chutes de bois pour créer des moulins mais notre présence l’incommodait souvent dans son ouvrage.
— Est-ce que mes petits moulins à paroles pourraient préparer une nouvelle chasse au trésor pour cet après-midi ?

Papi Mile savait nous chasser sans nous blesser. On prit notre moulin, nos toupies en bois et quelques accessoires. Notre imagination illuminait déjà notre prochaine aventure.
— Et je ne veux pas vous voir dans la venelle !
— Oui oui c’est promis, répondit ma sœur.

La promesse s’éloigna rapidement derrière l’envie de mettre notre moulin à l’eau. Nous avions de la chance, la cour offrait un accès direct au lavoir. Une petite rue étroite longeait la maison jusqu’au patio à l’arrière. Le lavoir en contrebas était entièrement clos de murs en pierre et d’une façade en bois en limite de rivière. Une porte donnait sur la berge étroite, nous avions l’interdiction formelle de l’ouvrir.

Nous jouions à colin-maillard pour descendre la venelle. C’était à mon tour de guider ma sœur mais distraite par une libellule, je l’abandonnai et elle se heurta au coin d’un mur. Je me jetai aussitôt dans ses bras en lui demandant pardon.
— Ton œil est rouge, t’as du sang. On doit prévenir Mamie.
— Ne t’inquiète pas, je vais bien, répétait-elle pour me rassurer. On pose d’abord le moulin.

J’étais malheureuse de la voir souffrir à cause de moi. Je pris appui sur la pompe à eau et monta sur le muret donnant sur le patio. Je me cramponnai au grillage pour apercevoir Mamie. En vain. Les pierres étaient instables, l’une d’elles glissa et s’écrasa sur notre moulin. Ce n’était pas notre journée.
Ma sœur n’aimait pas mes acrobaties. Elle se mit sur la pointe des pieds, m’aida à descendre avant de m’écarter sur le côté pour regarder sur le muret.
— Je crois qu’il y a quelque chose. On dirait du bois avec plein de cailloux blancs autour.

On écarta le lierre afin d’attraper l’objet mystérieux. C’était une vieille boite en bois. À l’intérieur, deux petites voitures, un sifflet, une toupie en bois et une photo d’un garçon.
Il n’y avait pas d’or dans ce coffre-fort mais il représentait un trésor que nous avions libéré de son sort. Nous étions émerveillées et intriguées, « Qui était ce jeune garçon ? »
Rien ne pouvait nous sortir de notre découverte. À l’exception d’un son familier.

— Les filles, où êtes-vous ?

Mamie nous cherchait et nous risquions une punition si elle nous savait au lavoir sans permission.

— Suis-moi ! m’ordonna ma sœur à voix basse. On va passer par la rivière pour ne pas croiser mamie dans la venelle.
— Et la boite ?
— Pose-là à côté du moulin. On reviendra cet après-midi.

— Les filles, répondez ! Où êtes-vous ?

Ma sœur ouvrit la porte et prit ma main pour enjamber une poutre. Le château de la Villedieu se dressait de l’autre côté de la rive, nous ne l’avions jamais vu d’aussi près. L’accès à la berge était fermé par une clôture, nous obligeant à descendre dans la rivière. Le niveau de l’eau était très bas mais rapidement, le courant forçait nos pas. Nous avancions péniblement et les appels de mamie s’éloignaient.
On remonta enfin, plusieurs mètres plus loin, sur une parcelle de champ. On courut aussitôt sans savoir où aller quand on trouva une cabane de pêche pour se réfugier. La voix de mamie ne résonnait plus, nous étions perdues. Le soleil poursuivait sa descente à travers les peupliers en même temps que notre peur d’être seules s’élevait.

— Je savais que je vous trouverais ici !
— Papi Mile ! Comment tu as su qu’on était là ?
— C’est facile. J’ai cherché de l’eau et une cabane en bois.

Sur le retour, Papi Mile chantait pour réduire l’heure de marche « Riquita, jolie fleur de Java ». Notre joie perçait l’obscurité mais deux véhicules de la gendarmerie stoppèrent notre engouement à notre arrivée dans la cour.
— On va aller dans la prison papi ?
— Mais non ! Les gendarmes nous ont aidé à vous retrouver.

Nous tenions fermement la main de Papi Mile lorsqu’il nous élança d’un léger mouvement vers nos parents qui nous enveloppèrent, les bras tremblants. Leurs larmes transportaient un chagrin auquel nous ne pouvions lutter.

— Vous avez désobéi, proclama maman. Regardez-moi quand je vous parle. J’ai eu très peur en découvrant le moulin brisé et la porte ouverte au lavoir.
— Mais maman, on a fait attention. Y’avait même pas beaucoup d’eau, répliqua ma sœur.
— La rivière est un monstre et renferme des secrets. Mais je ne veux pas vous fâcher car j’ai quelque chose d’important à vous dire.

Elle posa ses mains sur notre visage. Son élocution appelait l’émotion, nous l’écoutions avec attention.

— Vous avez trouvé une boîte en bois au lavoir que vous avez laissée au sol. Elle est précieuse pour nous car le garçon sur la photo était votre grand-frère, Pierre. Il s’est noyé le 22 juillet 1974 dans la rivière. Vous n’étiez pas encore nées.

Elle libéra ensuite ses souvenirs enfermés avec une tristesse mais également un soulagement. Le lendemain, papi Mile remit la boîte en bois à sa place et on fabriqua un nouveau moulin en mémoire de notre grand-frère.

Partager:

One comment

  1. Roy Marie-Josée

    J’ai adoré cette histoire qui sent bon les souvenirs fraternels, les escapades entre sœurs, la complicité des grands-parents, bref une ambiance chaleureuse, dont on aimerait retrouver la teneur en cette période inédite. J’aime beaucoup ton vocabulaire, (venelle), des mots peu usités, cela transporte dans un univers doux, moelleux comme une barbe à papi mile.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Back to Top