La porte en trompe-l’œil

Je viens de fêter mes 40 ans, le cap de la quarantaine n’est pas une légende. Je rejoins Lili, l’esprit oisif, sur l’avenue principale de Cognac. Notre amitié se renforce autour de nos épreuves au désarroi pétillant. Nous marchons vers l’hémicycle de la Place François 1er qui s’anime autour de la statue en bronze du Roi sur son destrier. La chaleur est écrasante derrière nos masques covid-19.

Deux jeunes filles nous bousculent. Je lâche mon sac à main dans l’action et j’entends l’éclat au sol du pendentif. Le Nazar Boncuk, l’œil porte-bonheur en verre bleu qui protège des mauvais regards est brisé en deux. Je ne peux pas leur en vouloir, elles n’ont pas besoin d’un grigri à leur âge. Elles s’excusent et s’éloignent pendant que nous cherchons avec Lili la demi-lune manquante. En vain.
— Tu sais Zoé, le talisman se brise lorsqu’il a accompli sa mission. Je t’en ramènerai un à mon prochain voyage à Chypre !
— Et si le talisman s’était trompé, s’il s’était brisé par erreur, s’il regrettait ?
— Et si on allait boire à la santé du verre parterre ? C’est à toi d’ouvrir les yeux maintenant !
Nous rions et prenons place à la terrasse du Garden Ice Café. Nous allégeons nos pensées pendant que notre thé à la menthe infuse. Je pose mon sac à main, les crampons résonnent sur les pavés. Il a une triste allure après sa chute tout à l’heure. Son cuir camel aux motifs reptiliens est fripé. C’est un cadeau de départ de mon travail que j’ai quitté suite à des agissements nocifs de mon supérieur. Le sac à main est un fourre-tout : on range, on accumule, on cherche et on finit par tout vider sur la table. Ce sac à main me renvoie à l’image de cet homme à la posture imposante et effroyable, celui qui m’inspire la terreur des heures les plus sombres vécues à ce poste. Une blessure immuable.

Je quitte Lili et me dirige en bas des quais. Aujourd’hui, je passe un entretien d’embauche fictif afin de renouer avec ma confiance. C’est le père d’un ami au cousin de mon beau-frère qui me reçoit. Monsieur Saurie. C’est un thérapeute retraité « Vous aurez pleine amplitude pour choisir ou inventer votre métier » m’a-t-il dit lors de notre entretien téléphonique. Je trouve cet exercice amusant.

J’arrive à l’heure devant la demeure, le lierre recouvre la façade en pierre où trois portes d’entrée sont alignées. La première, bleue au style oriental se profile sous forme d’arcade. La seconde, bordeaux, est vitrée sur la partie supérieure. La troisième, en bois lamellé jaune, est cloutée sur les extrémités. « Si vous ne trouvez pas la sonnette, entrez par la porte qui vous conviendra ». Je choisis la bleue, symbole de l’œil porte-bonheur. J’entre. Le décor mondain me fige sur place. Une femme m’accueille avec la grâce d’une danseuse étoile.
— Mademoiselle Zoé ?
Je réponds discrètement d’un signe de la tête. Nous traversons le couloir sur un tapis de velours vert et ressortons à l’extérieur. Un homme est dressé comme s’il attendait la mariée au centre de la pergola en fer forgé. Un physique pas désagréable, brun les yeux clairs, son visage invite au sourire. Ce n’est pas Monsieur Saurie, à moins qu’il ait rajeuni de 30 ans.

— Quelle porte avez-vous choisi ?
— Celle de mon choix bien-sûr.
— Une réponse sur les ronces, je comprends. Je me présente, Oz. Médecin sans frontière.
— C’est un prénom quelque peu fantasque, lui réponds-je sceptique. Vous avez l’air de manquer d’une certaine crédibilité.
— C’est vous qui ne manquez pas d’air ! Voyez ce polo, il est l’emblème de 15 années de médecine.
Un bout de tissu ne prouve rien. Voyez ce sac, il est l’emblème de 15 année de travail. Aujourd’hui je suis au chômage, je le porte comme un fardeau.
Il est un lien entre mon avant et mon après, une transition de 608 jours. Le protocole de retourner sur le marché du travail est long, les tentatives d’être face à un employeur sont rares avec l’appréhension de retrouver un environnement malsain. Je navigue entre espoir et désespoir d’un renouveau. Je me force à préférer quelques états d’âme à durée indéterminée plutôt que supporter encore un bourreau déterminé.

— Où est Monsieur Saurie ?
— Mon père nous rejoint vers 20h.
Et on fait quoi en attendant, on taille le platane en triangle ?
— Je reviendrai quand Monsieur Saurie sera disponible pour mon entretien.
— Votre entretien a déjà commencé depuis que vous avez croisé mes filles, Romane et Méline. Elles vous ont bousculé volontairement, cela fait partie de notre démarche. Je vous observe depuis quelques mois.
— Vous m’espionnez et vous vous servez de vos filles ?
— Je ne vous espionne pas puisque je ne me cache pas. Vous êtes si fermée dans vos peurs que vous ignorez ma présence même à proximité. Disons que nous sommes au même endroit au même moment. Auriez-vous préféré que je vous bouscule moi-même ?

Vu la carrure du rugbyman, non merci

Il a raison, je marche toujours la tête inclinée, les yeux fixés au sol sans même pouvoir décrire mes chaussures. Tout est surréaliste ici. J’insiste pour partir, Oz appuie ses intentions.
—Vous portez une amulette contre les mauvais regards et vous refusez les bons, me dit-il en ouvrant sa main.
Il tient la demi-lune du Nazar buconk. Je me rassois. Nous discutons comme si nous étions à la maison et me voilà à recoller un œil en verre avec un inconnu sous du jasmin. Les luminaires extérieurs tamisent l’espace pendant que nous évoquons ma situation professionnelle, c’est-à-dire le néant.

— Quel poste avez-vous choisi au fait ?
Je lui annonce, non sans angoisse, mon poste de Rédactrice en épanouissement réversible.
— Parfait, je travaille pour vous.
Si je m’attendais à ça. Pardonnez-moi mais je suis candidate, je ne recrute pas.
— C’est l’entretien réversible. Vous seriez entrée par la porte bordeaux, vous auriez travaillé pour moi.
— Et la jaune ?
— Elle cache un mur de pierre !
— Je vais donc travailler à un poste imaginaire, c’est ça ?
— « Rien n’est vrai tout est permis !» Il existe déjà dans votre esprit, c’est un début.
La confiance est le meilleur porte-bonheur pour franchir des portes.

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