Conflit poétique

J’avais découvert le secret de ma mère. Elle ne le supportait pas et utilisait la puissance verbale de sa robe d’avocate pour me faire taire. Nous avions souvent des relations compliquées. Depuis plusieurs semaines, je n’avais plus envie de répondre à ses appels ni ouvrir le colis qu’elle m’avait envoyé.

J’avais 20 ans, je terminais mes études en Gironde. Les partiels sacrifiaient les divertissements jusqu’à la parution des résultats le 30 juin 2000.
Le ciel chatoyant de cette journée contrastait avec mes idées nébuleuses. Des nuages défilaient avec légèreté et élégance, pris au jeu de formes sous les projecteurs du soleil. Les lavandes virevoltantes acclamaient notre passage de leurs longues tiges en fleur. Je descendais l’allée de la faculté, profitant de cette parade florale aux couleurs mauves rassurantes et aux vertus apaisantes.
Deux tilleuls majestueux se dressaient devant les amphithéâtres tels les gardiens des savoirs. Cette infusion de saveurs nous invitait à rejoindre le tableau d’affichage qui exposait la liste des candidats sur huit colonnes.

Je m’infiltrais entre les étudiants. J’entendais les mots de l’avenir : réussite, application, discipline, adaptation, apparence. Une fois la mission accomplie, je reprenais l’allée de lavandes, une pente abrupte où chaque pas demandait un effort, une contraction musculaire à l’ascension d’un sommet sans horizon.

J’avais pris soin de choisir des options à l’université de Bordeaux, uniquement pour quitter ma région. La distance me réjouissait, les appels répétitifs de ma mère m’envahissaient. La culpabilité finissait par me ronger et je répondais.
Ce jour-là, J’étais décidée à délivrer ce que j’avais sur le cœur. Je lui annonçai mon refus d’entrer en licence de droit. Je voulais intégrer l’école des beaux-arts. J’aimais l’art sur toile, l’art d’écrire, l’art de raconter des histoires. Ma mère jugea mes idées grotesques. Ma colère montait. J’étais prise d’un flot d’insolence et j’évoquais ce qu’elle m’avait toujours caché sur la disparition de mon grand-père. Son secret. Malheureusement, elle détourna la discussion en me demandant si j’avais ouvert son colis. J’avais appris à ne pas réagir en cas de désaccord, à ne pas être d’inspirations singulières au risque d’être gênante ou hors norme. Je la laissais poursuivre son argumentaire jusqu’à une coupure arbitraire.

J’arrivais à mon appartement et restais assise au sol contre le mur du couloir. Intérieurement, je hurlais. Je basculais dans l’indétermination à me perdre dans les méandres. Etrangement, j’éprouvais un bien-être dans l’obscurité et le silence avec toujours la même question existentielle « Qui suis-je ? ». Cette question me fascinait, si simple à poser et si difficile à répondre.

Je ne voulais plus continuer la filière droit selon les envies de ma mère. Elle me dictait ce qui était bon pour moi et je prenais ces orientations avec discipline, comme un passage obligé pour être heureuse. Son éducation me nourrissait de compliments élogieux pour poursuivre des études contraires à mes aspirations. J’étais dans un conformisme soigné, un mode de vie adapté au jugement de la famille. Sous prétexte que mon environnement était idyllique, je ne pouvais en réclamer les dommages.

Les jours suivants, ma mère multipliait les appels. Elle passait des heures au téléphone, difficile de poser l’interdit et sceller la boite noire. Elle abordait ma future rentrée, l’organisation et les options. Elle voulait que je lui ressemble à lire le dictionnaire, des encyclopédies de médecine afin d’associer mes centres d’intérêt au savoir des sciences exactes. Je refusais, préférant les sciences contemplatives.
Lors de mon dernier séjour, je lui avais proposé une chocolatine au petit déjeuner. Elle n’avait ni accepté ni refusé mais élaboré une thèse étymologique et historique sur la viennoiserie. Je ne parvenais plus à m’exprimer sans qu’elle extirpe mes paroles. J’étais une marionnette où chaque ficelle me tiraillait davantage pour assurer le spectacle.

J’étais attendue dans ma famille. Je n’étais pas pressée de rentrer, j’imaginais des destinations inconnues sans jugement, sans appel. Je rassemblais mes affaires, je tenais le colis de ma mère. Elle avait l’habitude d’envoyer des babioles pour marquer sa présence.

J’étais surprise de découvrir le livre de Voltaire, Candide. Sa couverture en cuir imprimé de dorures réchauffait mes mains et mes souvenirs. J’avais lu ce livre à 11 ans. Malgré une compréhension partielle, j’étais fascinée par ces fondements complexes qui osaient défier mes réflexions. Certains passages m’inspiraient à écrire, parfois un mot, parfois des lignes. Et je glissais soigneusement des petits papiers entre les pages.
Aucune lettre de ma mère n’accompagnait le livre. Elle avait juste écrit une citation de Voltaire à l’arrière d’un marque page « Je mets toujours les bons livres parmi les choses absolument nécessaires ».

Pourtant, ma mère n’appréciait pas mon univers littéraire, « Écrire n’est pas un métier » répétait-elle, et n’avait donc pas envoyé ce livre au hasard. Par ce geste, elle souhaitait rompre son secret mais sa grande fierté rendait ses démarches délicieusement maladroites.
Elle n’avait jamais connu mon grand-père, prétendant qu’il était mort à la guerre. Mais par mes investigations, qu’elle rejetait, estimant qu’il n’était pas un modèle, j’avais découvert qu’il était toujours vivant. Elle n’avait jamais souhaité le retrouver, convaincue que la lâcheté ne méritait aucune attention. En réalité, elle ignorait les raisons de sa disparition.

Mon grand-père était revenu de la guerre handicapé des jambes et n’arrivait pas à l’assumer. Il s’était réfugié dans les Pyrénées chez son frère aîné où je le rencontrai le 1er avril 2000. Notre premier échange révélait immédiatement la raison pour laquelle ma mère s’opposait à l’écriture. Mon grand-père était poète.

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