Au diapason d’un visiteur

Un son retentit comme un appel au garde-à-vous. Je ne connais pas cet instrument assourdissant dont le timbre aigu creuse mes sillons faciaux. Cet organe sonne faux. Je réalise, quelqu’un carillonne à la porte. Je ne reçois jamais personne. Je me suis isolée dans ce Bordeaux intra-muros, une densité urbaine au désert des relations sociales. On se croise, on s’ignore, on sort et rentre chez soi, seul face aux murs du silence.

Je regarde à l’œil de porte. Le masque barrière de l’individu réduit ma vision. J’aperçois un homme qui s’agite, les deux mains sur la tête. Un portail internet est tellement plus simple à ouvrir lorsqu’on découvre en un clic un visiteur sur le mur des réseaux sociaux. Derrière ma porte d’entrée, je cligne, j’hésite, j’attends le déclic et finis par ouvrir. La bouche.
— Oui, c’est pourquoi ?
— Bonjour Madame. Je suis votre voisin. Ma porte a claqué et je suis bloqué à l’extérieur. Puis-je accéder à l’arrière de mon logement par votre jardin ?

Il m’est déjà arrivé de claquer la porte mais je n’ai pas pensé à mes voisins comme un accès malin. Le serrurier a réglé le problème et moi la note.
J’ouvre la porte et le laisse entrer. La cinquantaine, mal rasé, tête rasée, il porte une chemise et un jean délavé. Il retire ses chaussures, je suis gênée. Il insiste. Il est très à l’aise et se lance sans réserve à courtiser mon intérieur. Mon jardin secret. Il transforme la traversée du couloir en visite touristique en décrivant les matières et textures du sol au plafond. Il s’approche de moi et pose sa main sur mon épaule.

— Les murs ont des oreilles, me murmure-t-il.
Que veut-il dire ? Entend-t-il mes discussions devant le miroir ou mes playlists des années 70 ?
Je me déplace de quelques pas pour masquer mon air perplexe.
— Ne vous inquiétez-pas, ajoute-t-il. Je parlais du portrait d’Adèle Bloch-Bauer accroché au mur. C’est magnifique.
Il connaît les œuvres de Gustav Klimt ! Je n’ose m’évanouir de plaisir.

Je reste captivée par ses paroles et ses gestes qui se coordonnent à l’unisson entre mes cloisons. Il poursuit par un plan détaillé du quartier qu’il connaît bien puisqu’il a visité cinq maisons dans le passé. La rue à sens unique aligne de part et d’autre des façades en pierre de taille. Une mitoyenneté et une similarité à perte de vue, à perte de rue entre les allées et venues. Les habitations disposent à l’arrière de petits espaces de verdure sans vis-à-vis. Je vois seulement la voisine lorsqu’elle arrache le lierre sur le mur de séparation. Mais je n’ai jamais vu, ni entendu mon voisin jacasseur. Il manque une pièce au puzzle. À moins qu’il soit l’amant de la voisine. Il est plutôt charmant. Cela ne me regarde pas mais rien ne m’empêche d’en savoir un peu plus.

— Excusez-moi de vous interrompre mais nous ne nous sommes pas présentés. Je suis Anne.
Il ne répond pas. Je remets une pièce dans la machine.
— Normalement, vous êtes censé répondre je m’appelle…
Il se racle la gorge et me répond timidement.
—Marc_o

Marco oublie son O. Cette élocution crantée nourrit le mystère. La sonnerie de son téléphone frappe dans l’enceinte du couloir et il s’écarte immédiatement dans le salon comme une fuite légitime. Il répond. Je l’aperçois dans le reflet de la vitrine. Il n’est pas d’une carrure très sportive mais semble d’une nature explosive. Son intonation sévère aux propos vulgaires fait état d’une situation litigieuse. Il parle d’une acquisition d’un présumé bloc. Il raccroche, je l’interroge.
— Tout va bien ?
— Un vieux dossier, rien de grave.
Pourquoi tape-t-il son téléphone dans sa main si ce n’est pas grave ?

Je reste détendue mais je n’ose pas lui proposer de prendre un verre. Nous atteignons l’extérieur. De toute évidence, il est moins enthousiaste qu’à son arrivée et suffisamment perturbé à en piétiner mes rosiers.

— Vous ne remettez pas vos chaussures ?
— Quel imbécile ! J’ai la tête ailleurs. Vous devez vraiment me prendre pour un fou. J’ai de la chance d’avoir frappé à la bonne porte.
— Ne frappez pas tous les jours, je suis en télétravail uniquement le vendredi.
— Je retiens ! Merci.

Je saisis une chaise en fer forgé et maintient le dossier pour qu’il s’élance et prenne appui sur le mur. Il se hisse à la force des bras, passe une jambe, puis la seconde. Il me regarde avec un sourire avant de disparaître héroïquement. Non, ironiquement.

— Au fait Anne, joli tee-shirt !

Je tends le tissu vers l’avant « J’aime le Limousin » imagé avec le fameux bœuf. Un homme entre chez moi et je m’affiche en produit du terroir. Cela ne se présentera pas une deuxième fois. Je file à la salle de bain et fais mine de réagir naturellement à ma féminité délaissée. Intérieurement, j’espère encore entendre la sonnette et ouvrir le bal. La soirée s’emballe dans l’afflux des mails à traiter. Aucun son de cloche. Je m’installe comme une idiote devant une série classée sans suite et m’endors rapidement.

Le lendemain à 9h00, mon vœu est exaucé. La sonnette me réveille en humeur de fête. Je quitte la nuisette pour une jupette et procède à un rafraîchissement express. Deuxième coup de sonnette. Je tapote mes pommettes du bout des doigts en me dirigeant vers la porte. Je pense déjà à ouvrir mon cœur. Je lance un regard à l’œil de porte. Désillusion en vision.
— Bonjour Madame. Gendarmerie nationale.

Mes membres se flageolent. Ma voisine vient de découvrir sa maison vide en rentrant de son voyage. Je ne savais pas qu’elle était absente. Un état des lieux est énoncé sans aucun état de présence d’un hypothétique voisin au pied du mur. Immédiatement, cette visite sans autorisation résonne dans ma tête l’association parfaite. Marco l’escroc, le duo sonne juste.

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